Aujourd'hui j'ai cassé la voiture.

Enfin, j'ai cassé tout le devant et surtout l'arrière de celle que j'ai encastrée.

C'était une voiture auto-école, on roulait tous tranquillement, je ne l'ai pas vu s'arrêter. Voilà.

C'est la vie, parait-il. (Mon dieu que je déteste cette expression !)

La ville est vide en ce moment, à peu près autant que moi, alors je roule le nez au vent, en observant tout autour, en scrutant tous les signes de vie, des changements de décor, des nouvelles façades, de celles qui m'inspirent pour y vivre (oui j'ai envie de quitter la campagne et ses vaches pour aller respirer le bruit et m'imprègner de la pollution de la ville) (Je sais, en général on fait le chemin inverse, mais moi je fais mon chemin inverse à moi). Bastille en haut, au loin, tout au bout du cours, semble écrasée sous le nuage vaporeux de la chaleur, les vitrines aux rideaux baissés sommeillent encore en fin de matinée, les hommes en terrasse palabrent au ralenti. Comme des restes de vie, posés à l'ombre en attendant la rentrée.

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J'étais donc sur les grands boulevards, je roulais à la cool, me faisant même la réflexion que c'est bien de ne pas être préssée pour une fois, d'être derrière une auto-école, on ne dépasse tellement pas la limitation de vitesse que tous les feux s'en extasient et restent vert. Voilà, je me disais justement ça en regardant une jolie façade d'immeuble et paf, elle a eu un feu rouge l'élève conductrice et quand je l'ai vu j'étais déjà rangée dans le coffre de sa voiture.

Alors donc, j'ai cassé la voiture.

Et puis quoi ?

Rien. On est là, vivant malgré tout, malgré le choc, malgré les conséquences, malgré tout, dans un monde aux abois, où tout va de travers, où on s'accroche aux espoirs de vies heureuses ou à une voiture pas trop cabossée, à ses propres envies ou à celles des autres, mais où on s'accroche tellement qu'on en a souvent le tourni, où il nous arrive même de croire à des choses étonnantes, comme à ce voeu que j'ai formulé en caressant le pied de St Pierre dans une église de St Germain des Prés, accompagnée de mon Oliv'.

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                                            (Jane Evelyne Atwood, Massachussetts, 1983)

Je crois que j'ai envie de dire des choses ici, comme avant quand j'étais une parfaite inconnue sur ce muret, comme avant, quand je prenais toute la place sur la pierre chaude, histoire de me regonfler et de respirer plus facilement, pour redemarrer. Mais avant, j'étais juste une blogueuse parmi les autres, aujourd'hui je connais la plupart des gens qui se sont arrêtés papoter ici, refaire le monde, rire, pleurer, partager mes joies et mes peines, bref, ce n'est plus pareil. Je sais que je n'ai plus la même liberté d'expression, ici.

Le week end dernier, je croisais des blogueurs des premières heures et nous évoquions ce sujet. Oliv' me dit que ça commence à faire long, mai pour un dernier billet ... Oui je sais, pour moi aussi ça commencait à faire long, depuis mai ...

La douleur c'est un truc insidieux dont on a parfois besoin pour se frotter au mur de sa propre réalité.

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[...]

Et puis j'ai vu l'expo de Jane Evelyne Atwood. Je l'avais noté dans mon petit carnet "to do in Paris" puis oublié, dans le même carnet, au milieu de tant d'autres notes.

J'avais les larmes faciles mais je me suis dit que relativiser était souvent utile chez moi, que c'était un moteur même, alors quand Estelle m'a reparlé de cette expo en me disant que ce n'était peut être pas le bon moment, j'ai dit, tant pis, quitte à être secouée autant que ce soit pour des raisons qui sont hors de moi. Elle m'avait prévenue.

Je sais bien que je cours après un idéal de vie sans doute pas fait pour moi, mais je sais aussi que je suis celle-ci, celle qui court après quelque chose justement, celle qui croit, encore, toujours, inlassablement, à l'amour. Alors quand le doute m'envahit, quand je penche vers mon côté sombre plus que de raison et que je sens que ça gronde en dedans, il y a toujours sur ma route un élément qui me détourne de ma propre peine pour m'imprégner de celle des autres. Jane Atwood a eu raison de mes émotions tendues, et je me suis même surprise à bloquer des sanglots dans le fond de ma gorge en serrant fort mes poings dans les poches de mon pantalon, puis à essuyer discrètement des larmes sur mes joues.

Jane Atwood aime l'humain, c'est indéniable dans son travail de maître d'oeuvre photographe. Elle orchestre avec tant de force, les éléments comme la tragèdie de vie de ces enfants aveugles, celle de ces femmes dans les pénitenciers ou encore de ces enfants-femmes-hommes à qui il manque tout ou partie des membres parce qu'ils ont mis les pieds au mauvais endroit, mais à qui il reste le sourire, bordel, le sourire ; les anti-éléments de vie comme les barreaux des prisons, les murs d'un institut pour aveugle ou même cette mine antipersonnel installée dans une vitrine et qui m'a donné la nausée. Elle orchestre avec tant de force ces éléments et ces anti-éléments qu'il arrive un instant dans l'observation de l'image, où l'on oublie le contexte pour ne plus voir que le regard ou l'expression du visage photographié. Toute cette intimité créee par la photographe fait de son travail un véritable étonnement. Les images sont parfois choquantes, mais pas de sensation de voyeurisme ni de grand reportage, non, au contraire, je crois que parfois j'ai eu mal parce que j'ai ressenti le lien crée entre elle et ceux qu'elle a figés sur papier photo. La brisure après le passage qui dénonce autant qu'il montre, le lien encore et toujours, la brisure a du être terrible.

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Alors oui, une fois dehors, tout est sorti par mes yeux, en jets confus et obstinés mais je ne saurais que trop vous conseiller cette expo qui se trouve à la Maison Européenne de la Photographie à Paris ( je viens de lire l'article en mettant le lien, alors vraiment, ceux de vous qui ont l'opportunité, allez-y le 8 septembre à 18h, Jane Atwood, présente et accompagne son expo en personne.)

Et juste en sortant sur le trottoir, il y avait ça, comme pour narguer ...

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Où il était donc discretement question ce soir, de retour au blog pansement, d'intimité, de lien, de souffrance, de partage, d'échange, de rencontre, de tendresse, d'ivresse, de rires aussi, d'égarement, de travail sur soi, de soupe hongroise, de corps à corps, de bento japonais, de douces caresses, de champagne lettré, de cadenas amoureux, de philosophie aussi, de baisers délicieux, de bière au bord d'un canal de larmes et d'encouragement au retour de la plume sur ce muret qui soigne et où finalement, les mots trahissent toujours un peu la même émotion : ma fleur de peau ... Mais pourquoi vouloir être autre chose quand je ne sais être que ça ?

J'ai envie de tenter l'experience et de faire comme si j'étais seule ici, comme avant, comme il y a 5 ans. Alors à toi qui passes et qui peut être me connais, imagine un instant l'inverse, imagine qu'on ne se connait pas, et que tu découvres, prends ces mots couchés sans te demander ce qui ne tourne pas rond chez l'auteure, prends les comme tu veux, en pleine face, de côté bifurqué, en glissé sur l'échine, mais prends les si tu veux, c'est cadeau ...

Et je te demande aussi de te plonger dans son deuxième roman sorti hier en librairie et qui est un petit bijou comme elle (je ferai sans doute un billet, un peu plus tard).

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Regarde pourquoi je l'aime, pour deux ou trois petites choses comme ça :

"Les transitions dans la vie, ça n'existe pas, c'est juste un joli mot pour "perte de temps""

"A cet instant précis, il se dit qu'il suivrait jusqu'au bout du monde, non pas la personne avec qui il aimerait vivre, mais celle auprès de qui ça ne le dérangerait pas de crever."

Voilà, deux ou trois petites choses d'elle que j'aime.

Et puis du Craig Armstrong pour essayer de dormir doux.


                                                  Craig Armstrong - Leaving Paris