Il est parti. Papa.

Il s'en est allé il y a 3 semaines déjà et la vie s'étire bizarrement depuis ce jour.

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En alternant grandes vagues de larmes et petites ondes de choc, le train-train reprend ses rails. Penser à protèger le dos fragile, penser à laisser ce grand faire de son orientation à venir le choix de sa vie, il veut faire du social, quelle surprise !

Et si j'avais été une autre, crois-tu qu'il veuille être banquier ?

Quoiqu'il en soit j'ai vu le sourire sur ce visage quand j'ai dit ok, lâche la seconde classique, pars trouver vers un autre enseignement ce que tu cherches mon fils, mon amour.

Pourquoi Papa n'a-t-il pas pu nous dire de tels mots, nous ses petits, malheureux ?

Pourquoi aime-t-on si fort un père qui nous fait passer après tout le reste de ses occupations, sinon en se disant qu'à la dernière minute il nous lâchera un de ces "je t'aime ma fille" ou "je t'aime mon fils" qui font tenir debouts les êtres humains ?

On parle beaucoup avec mon frère de ces émotions qui nous ont taraudés toute la vie jusqu'à ce 21 mai dernier. On parle beaucoup et on se dit des belles choses que nos parents ne nous avaient pourtant pas enseignées.

On a fait quelques allers et retours vers lui ces derniers mois, mine de rien, ne pas dire qu'on venait plus pour souffrir moins, pour profiter de lui encore une dernière fois. Faire le tour des vignes avec sa descendance, parler sport ou politique, ne pas s'afficher gauchiste même si au fond il avait bien compris ces dernières années que sa fille avait lâché cette ligne là aussi. Se retenir de lui rendre le paquet de clopes abandonné il y a 14 mois à l'annonce du cancer en lui disant que de toutes les façons, ça ne changerait plus rien ... Au contraire, le féliciter encore pour cet arrêt brutal du tabac, l'encourager à retourner subir cette putain de chimio de merde qui aura définitivement tout détruit de lui !

Aujourd'hui je sais que si on doit m'annoncer un cancer déjà bien installé, je refuserai cette chimie, et je l'écris ici pour m'en souvenir, comme j'ai pu écrire il y a 4 ans que je voulais m'arrêter de fumer !

Combien de guérisons réelles pour tous ces départs douloureux dans la souffrance physique et morale de celui qui s'éteint mais aussi de ceux qui tiennent fort sa main, impuissants et tristes ? Combien ?

Ne me parlez plus jamais de ce poison maudit, plus jamais !

Il a eu mal, il est devenu triste et malheureux parce qu'il avait mal mais qu'il croyait à la guérison, il n'a jamais perdu la tête, sauf à la fin quelques soirs où la colère l'emportait, il voulait rentrer dans sa maison, il m'engueulait pour que je l'emmène, mais c'était bien sûr impossible. Enfin, aujourd'hui, je me demande si ça n'aurait pas apaisé son chagrin de le faire rentrer pour les dernières heures, avant le coma, je ne sais pas et je ne saurai jamais, alors je vais essayer de ne plus jamais penser à ça, mais tu me connais, ça va être de la haute voltige dans ma tête de piaf.

Quand je l'ai quitté le dimanche après avoir passé 3 jours à lui dire tout bas mon amour mais aussi toute la peine qu'il m'a fait si souvent en refusant de me tendre la main, je lui ai dit tout ce qui faisait le sel de notre vie de famille éclatée, éclaboussée, reconstruite, bancale et si fragile aujourd'hui. Je lui ai dit tout ce que je n'avais jamais eu le droit de lui dire avant, dans l'intimité de cette chambre blanche avec vue sur un petit lac.

D'ailleurs c'est marrant, on dit toujours "un départ, une arrivée" et bien là pendant une semaine, sous sa fenêtre, depuis son fauteuil, il voyait une maman cygne couver ses petits, et un papa cygne mordre tout ce qui tentait d'approcher. Quand je suis partie le dimanche soir pour sauter dans mon train, la maman a enfin changé de place et 3 petits machins grisâtres se sont ébroués ... Je suis partie, triste mais souriante et je lui ai dit "à tout à l'heure", la phrase que mon frère avait mise en place lors de ses nombreux voyages, quand nous ne savions jamais si nous allions le revoir, il détestait les adieux et nous avions pour ordre de se dire " Ad't'à l'heure !".

J'ai quitté la chambre en lui disant "A d't'à l'heure" mais en disant à ma belle-mère que j'étais sûre qu'il attendait mon frère.

Le lendemain matin, mon frère m'a appelée en me disant que finalement il montait le voir. Il l'avait vu une semaine auparavant et ils avaient passé de jolis moments alors on tentait de protèger son fils des images un peu pourries de la fin pas bien jolie, malgré tout il a choisi de monter, en dernière minute, comme ça, le lundi matin. Quand il m'a dit ça, je lui ai dit que j'étais certaine que papa l'attendait, qu'il n'attendait plus que lui ...

Il l'a embrassé, lui a pris la main et lui a juste dit "ça va papa, tu peux y aller maintenant", il était à peine rentré à la maison que l'hôpital annonçait la nouvelle ...

Comment déjà, ma phrase fétiche ? "Pas de hasard, que des rendez-vous" ? Oui voilà, une fois encore !

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(sans doute la dernière fois que j'ai valsé avec lui)

Alors oui je m'attache à des signes, mais oui putain j'en ai tellement besoin ! J'étais si sûre qu'il attendait cette dernière visite pour lâcher prise.

Je ne vais pas fort, mais je vais bien quand même, c'est étonnant. On déménage pour le centre de la ville toute étouffante et toute polluée que j'ai mis tant d'années à aimer mais vers laquelle j'ai tant envie d'aller aujourd'hui, on déménage dans 3 semaines pour le centre de Grenoble, le début de la vraie liberté pour chacun de nous 3, le début de ma nouvelle vie de femme aussi j'en suis sûre. J'ai vécu en 6 mois l'abandon de 2 hommes que j'aimais, l'un par sa mort, l'autre par son silence révélateur, alors tu ne crois quand même pas que je ne vais pas me lâcher sur la vie dans les mois à venir non ?!

A moi la vie de citadine !

Je vais aller encartonner et ensuite voter, à gauche bien entendu !

 

 Je te laisse avec la musique de son dernier voyage, choisie par son fils ... il s'appelait Jean-Pierre et il avait 66 ans, c'était mon drôle de père pas toujours attentif, mais c'était mon père et je l'aimais fort bordel de merde !